Jean Marie
Boireau, le pionnier du Moyen Orient !
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On a retrouvé le premier chauffeur routier français
à avoir accompli la liaison France/Iran par la route, entre
Juin et Juillet 1967 !!
Jean Marie Boireau, 69 ans, coule aujourdhui des jours paisibles
en Sud-Touraine, après avoir couru les grands espaces européens
: Berlin, Manchester/Liverpool/Londres, Malmö, Stockholm,
Rome, Thessalonique, Madrid, etc.
Jean Marie, cest lanticonformiste : ce nest
pas le fort à bras vantard et fier, tatoué et fidèle
à limage un peu brutale quon se fait parfois
de certains vieux routiers. Non, Jean Marie vit discrètement,
sétonnant même que lon sintéresse
à son histoire et à sa personne. Derrière
son aspect jovial et enthousiaste, on devine lhomme passionné,
et une lueur de malice sillumine dans ses yeux quand on
prononce des noms tels que Sofia, Sarajevo, Istanbul, Izmir, Bazargan,
Téhéran !!
Cest quil a roulé le Jean Marie !
Issu dun milieu agricole, il démarre fort sa carrière
de conducteur : Pilote de char Patton, en Mai 1959, il est appelé
au 28è régiment de Dragons, basé alors en
Algérie. Là, il est enrôlé comme chauffeur
de half-track jusquen Avril 1960.
A son retour en France, il effectue différents emplois
dans différentes entreprises de la Région : Maçon
chez Dallay à Yzeures sur creuse, chauffeur livreur chez
Soler Seguin, puis chauffeur de plateau chez un fabricant local
de bâtiments industriels, Barbot à Descartes. Cest
là que son destin se joue. Toujours à laffût
des bonnes idées, il a entendu parler des Transports Laurent
à Tours, qui embauchent des conducteurs longue distance.
Assis sur un tas daiguilles, Jean Marie à la bougeotte
! Il a envie de grands espaces, et, sans attaches familiales,
peut se libérer rapidement.
La chance lui sourira bientôt : lors dun déplacement
à Tours pour présenter un camion aux Mines, il profite
dune disponibilité dans son emploi du temps et se
rend aux Transports Laurent, alors installés rue Henri
Lebrun près des quais de la Loire. Il y rencontre Lucien
Laurent, le patron, un homme au caractère bien trempé,
autoritaire, mais apprécié et respecté de
ses pairs, comme de ses conducteurs et qui lui dit « je
nai rien pour toi pour linstant, mais ne quitte pas
la cour sans me laisser un contact ». Le jeudi suivant,
un avis postal (le portable nexistait pas !) lui apprend
quil doit se rendre le soir même à Tours à
19h pour son premier voyage.
Il est alors affecté en location sur un trafic de transport
de bois entre la Touraine et la Normandie. Son tracteur, un Berliet
150 cv à cabine Terrier laccompagnera pendant 18
mois, jusquà ce quune panne de moteur limmobilise
définitivement entre Vendôme et Château Renault.
Quà cela ne tienne, Lucien Laurent vient dacquérir
3 Berliet TRK 180 cv, achetés à Rivesaltes. Il en
affecte un à Jean Marie, qui effectuera désormais
des navettes entre Lesieur/Asnières et Lesieur/Bordeaux
aller/retour. Du bon boulot et facile en quelque sorte !
Ensuite affecté à différents trafics locaux,
ciment en pulvé, transfert dengins, convois de matériel
de surplus militaires, Jean Marie, en qui Lucien Laurent a perçu
quelquun de courageux et ambitieux mais à qui lhexagone
ne suffit plus, prend une décision importante. Il veut
quitter la maison Laurent, car étant affecté à
des trafics locaux, il ne perçoit plus les primes kilométriques
prévues.
Une vive discussion avec Mr Laurent, et il obtient gain de cause.
Cest quavec sa gouaille et son tempérament,
il ne se laisse pas intimider. Furieux, Lucien Laurent lui octroie
une augmentation de salaire immédiate de 100 francs, quil
portera à 140 francs. Le salaire de Jean Marie passe alors
à
.800 francs !! Nous sommes en 1965, et cette somme
représentait un bon salaire dans la branche ! Premiers
pas vers linternational
Il veut faire de linternational, et bien il va être
servi !
Au volant de son Berliet Tlm 15b, sur les ordres de son patron,
Jean Marie se rend chez Algeco à Trappes pour louer une
semie savoyarde agréée TIR, qui faisait défaut
à Lucien Laurent.
Son premier voyage tournera court ; chargé de caséine
pour Milan, après une semaine dattente, il devra
livrer sous douane à Concorezzo, un litige opposant expéditeur
et destinataire de la marchandise. Au retour, il ramènera
des tuiles de chenilles pour Poclain à Crépy en
Valois.
Cest en 1966 que tout saccélère ! Un
fabricant régional dappareils sanitaires expédie
en Europe sa marchandise fragile par wagon ou par mer. Peu satisfait
de la prestation, ce nouveau client se tourne vers Lucien Laurent
et lui propose de devenir son transporteur par route pour lEurope.
Homme de terrain, mais précurseur, celui-ci relève
le défi. « On y va » dit il à son client
!
Lucien Laurent, passionné de beaux camions, veut faire
fort ! Il a entendu parler de la marque Bussing, qui cherche à
se développer en France, sous la bannière du concessionnaire
Garabedian de Boulogne Billancourt.
Il achète donc un camion remorque Bussing, de type LU 11,
de 235 cv pour 35 t de PTAC. Si ce véhicule fait figure
de prototype, la technologie allemande est éprouvée,
et le véhicule se montrera dune grande fiabilité.
Equipé dune cabine avancée à structure
bois, habillée de capitonnages et de tôles dalu
rivetées, peinte en rouge et gris, le Bussing a fière
allure. Innovation marquante, le moteur est placé entre
les longerons du châssis, cest la technologie Unterflur
si chère à MAN ensuite. Une trappe de visite est
disposée dans le plancher de la caisse, qui permet de procéder
aux premières interventions, sauf quand le camion est chargé
!!
Lucien Laurent lui affectera une remorque 2 essieux Trailor, et
fera carrosser le tout chez Delanoue à Cinq Mars la Pile,
son fidèle carrossier. Seule modification, une trappe logée
sous la couchette permet de remplir le vase dexpansion.
Luxe suprême de lépoque, le plancher de la
cabine est plat, puisque le moteur a changé de place !!
Lensemble lui revenant à environ 170000 francs, il
va falloir le rentabiliser.
Cest donc naturellement que ce camion sera affecté
au trafic de ce nouveau client ! Le voyage inaugural se passe
bien, puisque le premier chargement seffectuera le 9 juin
1966, et cest Jean Marie qui inaugure la route au grand
dam des anciens qui comptaient bien soctroyer ce camion
remorque neuf !! Destination : Thessalonique en Grèce !
rien que çà !
Mais il ne part pas seul : Lucien Laurent laccompagne jusquà
destination. Il veut mesurer avec son collaborateur les difficultés
de la route, et appréhender les problèmes que pourront
rencontrer ses chauffeurs sur cette destination. Aucun souci majeur
ne sera dailleurs à noter tant le travail est bien
organisé : départs selon un planning établi
un mois à lavance, chargement hyper soigné,
emballage et calage professionnels, accueil des conducteurs par
le correspondant du client sur place à Thessalonique, hébergement
des conducteurs à lhôtel grand luxe, etc.
Ce même client continuera longtemps à faire confiance
aux Transports Laurent, à raison dun voyage par mois
sur la Grèce, et en multipliant les autres destinations
en Europe.
Sagissant dun voyage inaugural, Lucien Laurent se
rend compte aussi des coûts élevés sur cette
contrée. Il nhésitera pas alors à facturer
laller retour à son client !!
Lors des voyages suivants, les camions Laurent rechargeront en
Yougoslavie des balles de toile pour fabriquer des sacs de farine,
destination Romorantin ! Du bon boulot nous dit Jean Marie !!
Quand lEurope nest pas assez grande !
Courant juin 1967, Lucien Laurent reçoit une commande particulière
: son fidèle client Bekoto à Mettray a vendu un
poulailler clefs en mains à un riche industriel iranien
!! Il va falloir transporter tout le matériel avicole par
la route !!
Flairant la bonne affaire, Lucien Laurent accepte le défi
: ok pour lIran, destination Téhéran !!
Le départ étant prévu fin juin, il va falloir
activer les préparatifs. Cest lAutomobile Club
de France qui fournira la carte dIran, édition 1966,
rédigée en anglais et en arabe !! La demande de
visa est simplifiée, sauf pour la traversée de la
Bulgarie encore sous le joug communiste. Il faut aussi faire la
demande de carnets TIR
Lucien Laurent choisit son équipage : Jean Marie Boireau,
et Michel Fararh, piloteront le Bussing camion remorque.
« Jétais dans la cour en train de changer une
roue de mon Bussing, se souvient Jean Marie, quand Lucien Laurent
ma accosté : Dis donc Jean Marie, tu connais les
arabes lui dit-il ? Jean Marie de répondre, surpris «
oui, je les ai fréquentés en Algérie comme
tous mes copains » « Alors, cest bon, Jai
quelque chose pour toi : un voyage pour Téhéran
! » Il ignore alors quil va entrer dans lhistoire
de la Ligne par la grande porte. En effet, aucun chauffeur routier
français na jamais mis les pieds, ou les roues de
son camion au Moyen Orient. Cest donc un voyage inaugural
quils vont accomplir ! Il se fait vacciner le 24 Juin 1967,
et part le lendemain, direction Téhéran !! Cest
la grande inconnue, et Lucien Laurent, rude comme un roc mais
à la corde sensible confiera à son retour à
Jean marie : « quand jai vu la remorque tourner en
bas de la rue, je ne savais pas quand je vous reverrais ni dans
quelles conditions !! » .
Il ne partira pas seul. Il sera accompagné de son meilleur
co-équipier, Michel FARARH, ancien de la Marine Nationale,
un gars au caractère entier, mais très philosophe
et curieux de voir comment ça se passait là-bas.
Autant dire que le voyage ne sera pas triste, mais il sera en
tout cas inauguré par des pros !! Jean Marie me confie
« Michel, cétait un type exceptionnel : il
réfléchissait toujours avant de parler, et savait
analyser chaque situation ; Son passage dans la marine avait fait
de lui un gars sérieux, et, calme, posé, discret,
était le compagnon idéal ! Très bon conducteur,
lorsquil prenait le volant, je pouvais enfin me reposer
sur la couchette en skaï du Bussing ! Sa tragique disparition
ma beaucoup peiné » . Une larme démotion
surgit au coin de lil du bonhomme !
Si les hommes sont sûrs, le camion lui, ne lest pas
moins : bien vérifié à latelier intégré,
il recevra les équipements complémentaires indispensables
: deux cales de roue, deux roues de secours, un câble de
remorquage, des soupapes, des thermostats, plusieurs demi-arbres
de roue (cest la faiblesse du Bussing), une caisse à
outils, un jerrican de 20 l deau potable, un réservoir
de 150 l deau pour le moteur, et deux réservoirs
à GO, soit au total 400 litres. Il va falloir jongler car
les points de ravitaillement sont tous distants denviron
500 kms !! et puis, vu la faible fréquentation des routes,
pas question de tomber en panne de GO !
Bien préparé, le voyage aller retour durera 23 jours
! Malgré quelques anecdotes, les deux amis on peut
parler damis tant Jean Marie et Michel sentendent
bien ne rencontreront pas dembûches particulières.
En tout cas, pas de quoi réécrire les mille et une
nuits ! On est loin des racontars de bistrot, des soi-disant ex-lignards
qui nont jamais franchi la Porte de la Chapelle ! En effet,
le flot de véhicules entre lEurope et le Moyen Orient
est quasiment inexistant. Seuls quelques bulgares, roumains, yougoslaves
ou italiens circulent dans cette région, pas encore ravagée
par les guerres successives. On trouve aussi quelques suisses
et quelques anglais, touristes ou routiers dailleurs. Les
attentes en douane sont donc de courte durée, et les deux
français inspirent plutôt la curiosité de
la population et la méfiance des autorités !!
Milan, Trieste, Nis, Skopje, Sofia, et enfin la Turquie, et le
célèbre Bosphore quil faut traverser. Le pont
nétant pas encore en service, il faut emprunter le
ferry, entre Edirne et Istanbul
.Puis la route souvre
vers lOrient, celui quon na pas encore baptisé
le Moyen Orient et qui na pas encore été exploré
par les hommes de lOccident.
11500 kms séparent Tours de Téhéran, dont
4500 de piste en Turquie, où le réseau routier est
en très mauvais état : Pierres, nids de poules,
piste montagneuse, etc. A Civas, dans le col du Tahir, un énorme
rocher en surplomb et non balisé entrave la piste. Michel,
juché sur le toit du Bussing éclaire le rocher avec
une lampe électrique, tandis que Jean Marie éclaire
le sol, pour ne pas dévaler le précipice !! Une
autre fois, alors que Michel est au volant, il senlise dans
une source qui affleure la piste ; Réveillant Jean Marie,
ils décrochent la remorque, éloignent le porteur,
et tirent la remorque avec le câble tendu. Mais cest
de justesse quils se sortiront de ce mauvais pas, car la
remorque, décrochée et livrée à elle-même,
pique du nez, et senfonce là où se trouvaient
les roues du Bussing quelques instants plus tôt. Et puis,
il y avait les panneaux de pub, apposés sur les côtés
du porteur qui avaient tendance à se faire la belle ! il
fallait les refixer régulièrement, car leurs supports
cassaient à cause de létat des routes.
Enfin, lIran est en vue. Cela fait maintenant 12 jours quils
ont quitté Tours. Quittant la frontière turco-iranienne
de Bazargan pour se rendre à Téhéran, distant
de 1000 kms, cest accompagné dun douanier,
malgré le régime TIR , et dune auto stoppeuse
française que se déroulera le reste du voyage, toujours
sans histoire. Sauf que la cohabitation à quatre dans la
petite cabine du Bussing nétait pas vraiment simple
! Quà cela ne tienne, ils dormiront à tour
de rôle !
Larrivée à Téhéran seffectue
le 7 Juillet 1967, mais, le client iranien étant en vacances
au bord de la mer Caspienne, il faut attendre plusieurs jours
pour vider à Téhéran. Pendant ce temps, le
douanier retournera à Bazargan par ses propres moyens,
et lauto stoppeuse sera rapatriée par avion en France.
Elle qui rêvait de Kaboul, son voyage sest achevé
à Téhéran. En 1967, les jeunes européens
étaient nombreux à avoir entendu parler du tourisme
de la drogue en Afghanistan, notamment de la dose à 1 dollar
!!
Profitant dun moment de répit, les deux français
visitent Téhéran. Une très belle ville me
raconte Jean Marie. Mais un détail le frappe ; les trottoirs
sont envahis de mendiants, tous infirmes dun membre !! Posant
la question à un francophone, il apprendra plus tard que
ces handicapés ont été volontairement mutilés
par leur famille afin de susciter la pitié des iraniens
et obtenir quelque sou des plus riches !! Lhomme est parfois
un prédateur cruel !
Du frêt de retour !
Enfin, le client se manifeste, et organise le déchargement.
En fait, tout sera déchargé à la douane de
Téhéran. Il faudra une journée entière
pour décharger le camion remorque !
Une fois vide, il ne faut pas traîner, et envisager de rentrer
en France. Jean Marie et Michel se rendent alors à la poste
de Téhéran, pour téléphoner en France.
Leur dernier contact ayant eu lieu depuis Istanbul, il faut donner
des nouvelles à Tours !!
Leur course vers la poste sera plus périlleuse que leur
voyage Tours/Téhéran par camion. Les chauffeurs
de taxis sont les rois du klaxon, mais nhésitent
pas à doubler à droite, griller les priorités,
etc. Heureusement que le trafic nest pas encore trop dense
!!
A la poste de Téhéran, ils font la connaissance
dun jeune français expatrié en coopération
militaire, et qui prend pension dans un restaurant suisse. Tous
les francophones de Téhéran sy rendent alors,
et cest un lieu très fréquenté par
les hommes daffaire et les commerçants iraniens.
Lun dentre eux, un hindou travaillant pour Lemante
Express leur propose alors un transport de tapis persans, vers
Munich, Paris et Londres !! Voilà qui ferait bien laffaire
de nos deux chauffeurs. Las, un coup de téléphone
à Tours, et Lucien Laurent refuse de prendre ce fret de
retour, par crainte des vols et de vandalisme.
Reposés, rafraîchis et restaurés, Jean Marie
et Michel prennent donc le chemin du retour, destination lItalie,
où ils rechargeront du marbre à Mantova pour Paris.
Le voyage retour seffectuera sans embûches si ce nest
un problème de change entre la Bulgarie et la yougoslavie.
Les Bulgares ayant une monnaie très faible, ils ne veulent
pas sencombrer avec les dollars que Jean marie et Michel
ont en poche. Cest donc riches en dinars yougoslaves quils
rentrent à Tours, après 23 jours dun voyage
vers linconnu, mais tellement enrichissant.
Les transports Laurent effectueront dautres voyages vers
lIran, notamment avec des charpentes métalliques,
et du matériel apicole, et Jean Marie reprendra ses voyages
vers la Grèce.
Au gré de lévolution des trafics, en 1969,
il assurera encore un des premiers voyages vers la Suède,
à une époque où lon y roulait encore
à gauche.
Mais cest déjà une autre histoire !!
on aura loccasion dy revenir !
Hervé HUET
Juillet 2007